Est-ce que tu peux te présenter et présenter ton parcours ?
Alors David Lortholary, je suis journaliste depuis le début et jusqu’à maintenant, je n’ai fait que ça. Hormis une expérience qui ne mérite pas qu’on s’y attarde mais j’avais souhaité, au cours de mes études à Science Po, une expérience dans une agence de communication politique en l’occurrence, qui m’avait permis de voir un peu ce que c’était que le domaine de la communication pur et simple. Communiquer pour un parti politique, communiquer pour des personnalités et qui ne concernait pas à l’époque le sport. Depuis, ça date un peu (les années 2000), je n’ai fait que cheminer dans différents médias de sport. D’abord en presse écrite, j’ai commencé à Nice Matin qui était un grand quotidien régional, Omni Sport et au fil des contacts et des opportunités, j’ai basculé dans la presse magazine football. C’était en 2005-2006, différents magazines de foot pour lesquelles j’ai été responsable et puis en 2008-2009, j’ai basculé en plus de ça en radio et en télé avec deux premières expériences toujours dans le sport, foot et autres sports. J’ai touché à beaucoup de choses depuis, on peut citer comme ça en vrac évidemment de la gymnastique, du patinage, de la natation, des sports extrêmes avec un regard très tendre sur le sport mais très ouvert aussi à toutes les disciplines et à tous les aspects du sport et aujourd’hui encore, je jongle avec de l’écrit, de l’audio et du visuel en plus des quelques livres que j’ai eu la chance de rédiger.
Tu as toujours eu un intérêt pour le secteur du sport ?
Cela ne te parlera pas cette époque-là, mais en 1989 j’avais 10 ans. Je me suis aperçu après avec le recul que les choses étaient quelque part logiques, parce que déjà à l’époque, l’été chez ma grand-mère, j’écrivais comme des brouillons d’articles pour résumer les étapes du Tour de France qui avaient eu lieu le jour même. Donc j’avais sans le savoir déjà un intérêt pour la rédaction et le sport et ça s’est confirmé après. J’avais deux centres d’intérêts principaux quand j’étais étudiant, c’était la chose politique et la chose sportive donc après j’ai fait le choix d’insister dans le sport et j’y suis resté. Puis le sport c’est vraiment une affaire de plaisir. C’est assez naturel, il n’y a pas vraiment d’explication. Ca vient de-moi si tu veux. J’aime bien le sport, j’aime bien beaucoup de sports et j’ai toujours suivi dans la dimension internationale tout un tas de sports comme du rugby, du football, du tennis que j’ai pratiqué moi-même, du ski et d’autres choses. Je n’ai pas d’explication toute faite, mais je pense que c’est un intérêt pour un ensemble de choses qui sont les qualités du sport comme : le beau geste, l’esprit du sport, la santé derrière pour ceux qui en pratiquent. Quand ce n’est pas à très haute dose évidemment et lié à mes rares qualités qui sont celles de rédacteur (rire) non mais c’était logique, tu vois, et je n’ai pas trop à me poser la question et à me torturer l’esprit pourquoi tu as fait ça ? Est-ce que tu as envie de faire quelque chose d’autre ? J’espère que ça durera encore longtemps cet attrait-là qui ne s’est jamais démenti, malgré les défauts qu’il peut y avoir dans le monde du sport, notamment professionnel, mais sport plus média pour moi c’était vraiment le truc idéal quoi.
Le sport c’est le secteur qui a su le mieux tirer profit des réseaux sociaux. Je voulais savoir ce que tu pensais de l’évolution de cette communication dans ce domaine ?
Du point de vue du journaliste, avec du recul on n’est pas une évolution à première vue en tout cas, pas une évolution très positive. La communication est très abondante aujourd’hui dans tous les domaines, le sport est bien sur concerné. Il y a les réseaux sociaux qui ont permis une communication plus directe des personnalités, des vedettes mais aussi des gens moins connus vers leur public et ça pour eux c’est forcément un atout. Il y a un intérêt avec le contact avec le public qui demande cela, mais du point de vue du journaliste c’est très discutable parce que les témoignages des grands anciens dans les années 40/50/60/70/80 jusqu’aux années 90, il y avait une relation plus traditionnelle. C’est-à-dire probablement plus humaine avec les sportifs pour les journalistes, à savoir que l’on pouvait passer la tête à travers la porte du vestiaire, on pouvait ne pas trop compter notre temps quand on parlait avec un sportif parce qu’il y avait une relation un peu privilégiée qui se créait, une forme de complicité. Aujourd’hui, le monde de la communication, avec tous ces intermédiaires, avec les agents, les attachés de presse, oui avec tous ces intermédiaires, on est un peu enfermé dans un système très organisé avec des gens, on se demande à quoi ils servent et dont on a l’impression un peu diffuse qu’ils empêchent le bon contact entre le sportif et le journaliste. Mais ça c’est vraiment le regard journalistique, parce que j’ai l’impression que ça ne s’est pas amélioré sur les dernières décennies. En revanche, je suis complétement d’accord avec l’idée que tu défends certainement que les nouveaux outils de communication sont hyper efficaces pour contacter les sportifs, pour nouer une relation avec un sportif. Une première relation alors qu’ils sont parfois aux États-Unis, en Australie, en Amérique du Sud, dans des contrés lointaines et on a un outil très efficace avec les réseaux sociaux en particulier, les emails aussi, pour contacter ces gens-là. Et ça, ça peut être très pratique. Après, il n’y a pas un taux de réussite de 100% bien sûr, parce que certains ne sont pas intéressés par un projet de journalisme ou parce que d’autres nous ignorent, parce que d’autres laissent les communicants ou des professionnels de la communication gérer à leur place leurs affaires. Soit, parce qu’ils sont trop demandés, soit parce qu’ils ont un ami qui s’occupe de ça, soit parce qu’ils ont des intermédiaires qui se sont ajoutés dans leur système professionnel. Mais il y a quand même cet atout là qu’il faut constater, que moi j’ai accepté, je travaille notamment avec Instagram, Facebook et avec Twitter et il y a là quand même un outil extrêmement efficace pour contacter des sportifs de tous niveaux et ça c’est très bien. C’est très pratique et souvent ils nous le rendent très bien aussi, car souvent ils comprennent qu’on a fait l’effort de venir vers eux et ça leur fait plaisir quand même globalement.
C’est vrai qu’il y a le rapport privilégié avec les supporters, les suiveurs, le public, avec le danger et moi je ne veux pas te parler de ça juste en 30 secondes, mais avec le danger, que l’on rencontre dans le domaine politique, que ce soit un mirage. C’est-à-dire, il y a une communication directe, mais elle n’est pas filtrée et elle peut être chargée de propagande, de « on veut faire passer son message à tout prix », parfois travestir la réalité ou enjoliver la réalité. Dans le sport c’est peut-être un peu moins grave, mais dans la politique ça peut être vraiment grave. Tu as des personnalités puissantes qui ont décidés de laisser les journalistes parce que, désolé je vais être vulgaire, mais les journalistes les emmerdaient parce qu’ils étaient là pour poser les questions embêtantes, pour poser des questions qui remettaient en cause les choses. Et aujourd’hui les communicants ont compris que c’était une arme pour eux, pour aller directement vers leur public sans être embêtés par des gens qui cherchaient la petite bête. Mais pour les sportifs, pour leurs supporters, oui évidemment c’est un atout formidable.
Je suis d’accord avec toi et je pense que ça vaut dans tous les secteurs et surtout aujourd’hui avec Twitter et la désinformation.
J’y réfléchissais encore hier soir, le problème de ces formats-là, qui sont des formats courts, des formats de réaction, c’est que cela ne facilite pas une discussion lente et posée où on prend le temps. Tu sais les gens ont tendance à être dans l’instantané et dans l’accroche, dans la directive et parfois dans les insultes, mais après il faut faire avec et composer avec ça. De toute façon, toi tu le vois bien, toi qui suis tout particulièrement un club de tout premier plan et une entreprise sportive de tout premier plan avec le FC Bayern. Tu vois c’est très au point, très efficace et que la communication est très performante. Mais moi j’insiste, il y a ce petit aspect là pour le journaliste qui est un petit peu frustrant aujourd’hui, on a du mal à savoir le fond des choses. Le meilleur exemple c’est le domaine médical, on a l’impression aujourd’hui que c’est une caricature, on a l’impression que les grandes entreprises et les grands clubs sportifs veulent cacher à tout prix le diagnostic médical alors qu’en fait ce n’est qu’une information factuelle. Un joueur peut être blessé à la cheville, une blessure musculaire et le souci de leur joueur on ne sait pas vraiment pourquoi en fait, mais bon je referme la parenthèse.
Est-ce que tu n’as pas peur avec l’avancée des réseaux sociaux que la presse écrite soit vouée à disparaitre un jour ? Est-ce que tu n’as pas peur d’avoir moins de place ?
Et bien tu tombes bien, parce que moi je donne des cours. Je n’en ai pas parlé dans ma présentation, mais je suis enseignant depuis bientôt 10 ans maintenant dans une école de journalisme de Paris et je réfléchis à tout ça et à toutes ces mutations. D’ailleurs, il y a des livres qui commencent à paraitre sur les nouvelles technologies et le journalisme. On a eu de ce que j’ai compris et de ce que l’on a maintenant digéré depuis les dernières années, on a eu une période je dirais entre 2001 et 2016 on va dire en gros, où les journalistes se sont sentis perdus et ont eu l’impression d’être un peu dépassés par le mouvement. Ils ont eu l’impression d’être submergés par le numérique, par l’internet en général et se sont posés la question de leur légitimité, parce qu’avec les téléphones chacun peut faire une photo dans la rue, chacun peut très facilement faire une petite vidéo dans la rue, la publier instantanément et ça fait office d’information. Chaque citoyen peut faire ça et aujourd’hui les journalistes sont en train de s’organiser, ils sont en train de comprendre, de digérer tout ça, d’intégrer tout ça. Tu sais qu’une chaine d’information comme BFM encourage aujourd’hui ses journalistes à dégainer le smartphone pour faire une vidéo très vite et pour la diffuser ensuite à l’antenne parce que la technique et la technologie le permettent. Et ça c’est révélateur, parce que ça montre que les journalistes sont en train de s’organiser pour trouver une place dans ce nouveau monde. Bien sûr il y a des bouleversements. Bien sûr, il y en a eus quand la radio est arrivée il y a des décennies, puis quand la télévision est arrivée et quand internet est arrivé et puis chaque média trouve sa place et doit se réinventer, se transformer et il y a plusieurs hypothèses sur l’avenir de la presse écrite traditionnelle. Une des hypothèses, qui est la mienne, mais je ne sais pas si c’est la bonne, la presse écrite va diminuer en quantité, mais gagner en qualité parce qu’il y aura des gens qui seront prêts à payer un certain prix parfois assez cher pour une information de qualité, une information très travaillée, très réfléchie. Mais ça coute cher et donc il risque d’y avoir une fracture entre deux modèles, un modèle payant assez élitiste peut-être et un modèle gratuit peut- être un peu plus poubelle et je parle d’un point de vue journalistique et informatif. Poubelle c’est un terme trop fort, mais un contenu plus gratuit et plus populaire, c’est une des hypothèses. Après il y a des hypothèses intermédiaires, parce que les États-Unis sont un peu en avance sur nous, des pays anglophones sont un peu en avance sur nous et ont essayé de lancer des modèles avec des parties un peu payantes et des parties un peu moins payantes. On est encore en pleine recherche de ça, mais pour faire la synthèse aucun type de média ne disparait mais simplement il se transforme, il change. Et effectivement il y a des mutations qui sont parfois un peu douloureuses. Parfois, il y a un peu moins de ventes, on a moins besoin de certains types de journalistes, il y a des types de journalistes qui sont moins demandés et cela nécessite d’être un peu caméléon. En tout cas, c’est ce que je fais moi pour aller d’un média à l’autre tout simplement.
Cela ne fait pas partie de mes questions, mais tu bosses un peu partout : la télé, la radio, les réseaux etc. Est-ce que tu as un ressenti par rapport aux gens qui suivent cette actualité sportive sur ces réseaux sociaux?
De mon point de vue, les gens consomment plus au niveau des réseaux sociaux et consomment moins niveau presse écrite, mais je ne sais pas ce que toi tu ressens par rapport à ça ?
Oui, après il y a des sites internet qui se sont installés, je ne pourrais pas te faire un partenariat précis parce qu’il y en a qui m’échappent, d’autres que je pratique moi, mais avec une spécialité précise. Par exemple le football allemand, mais là je ne vais pas sur l’Equipe.fr parce que je sais que ce n’est pas là où je vais avoir l’information dans mon domaine. Mais par ailleurs sur les réseaux sociaux il y a de tout, il y a des gens cultivés, des gens un peu plus éruptifs, c’est-à-dire des gens qui vont être beaucoup plus dans la réaction, qui vont poser des questions spontanées, d’autres qui vont essayer de proposer un peu plus de réflexion. Il y a vraiment de tout et petit à petit ça s’organise, il y a de nouveaux médias, de nouveaux canaux et de nouveaux flux. Il y a toujours un temps qui peut s’apparenter à une jungle où chacun cherche un peu sa place. Le cadre légal doit aussi s’adapter parce qu’il faut un cadre de loi qui s’adapte. Et oui après, pour le sport spécifiquement, je pense que c’est pareil que dans les autres domaines, tu vas retrouver un peu le même public que celui qui était traditionnellement intéressé par ça. Il y avait peut-être une nouveauté, mais qui avait déjà été amorcée par les radios qui faisaient intervenir les auditeurs par téléphone. Les gens sont contents, j’ai l’impression qu’on leur donne la parole, les gens sur les forums s’expriment à tel point que les sites internet les plus sérieux, comme tu le sais, ont dû mettre des filtres. Tu dois t’inscrire, donner ton adresse email, parfois tu dois donner ton âge ou un numéro de téléphone et donc ça filtre un peu les entrées mais les gens sont très contents. Il n’y a qu’à voir avec le standard sur RMC, les gens appellent beaucoup. Il y a beaucoup de succès et ça c’est probablement un intérêt qu’ont apportées les nouvelles technologies récentes et notamment les réseaux sociaux, les gens peuvent s’exprimer. Il y avait une demande et un besoin. Maintenant il faut aussi que ce soit régulé et cadré, trié, hiérarchisé pour que ce soit compréhensible, audible, constructif et là on en revient au savoir-faire habituel des communicants et des gens de l’information. On a besoin d’eux pour organiser le chaos et cette jungle. Je ne sais pas comment toi tu vis le truc, mais moi je me suis un petit peu distancié du temps que je passais sur les réseaux sociaux, parce que je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de choses sans importance et que du coup on était un peu perdu entre ce qui nous apportait vraiment quelque chose et ce qui était de l’ordre du négligeable. Et ça aujourd’hui, la pratique des réseaux sociaux est encore en pleine mutation. Tu as des gens qui vont y passer beaucoup de temps parce que ça les passionne et d’autres qui vont y perdre du temps et je pense que les gens de la communication et de l’information sont obligés de s’organiser vis-à-vis de ça. On ne peut pas regarder tout et n’importe quoi. Je l’ai fait longtemps, puis à un moment donné je me suis dit qu’il faudrait se concentrer sur les comptes un peu plus sérieux sur Twitter, sur les gens qui sont un peu installés déjà. Après, dernière chose, pour les gens et là, ça concerne tout le monde, le grand public, les vedettes du sport et les autres, les gens de l’information, il y a besoin aujourd’hui sur les réseaux sociaux de contrôler son image. Toi tu connais très bien ça, tu fais très attention à ce que tu montres. Tu essayes de proposer une image de quelque chose de qualitativement jolie et ça concerne l’image personnelle et l’image de ce que l’on véhicule. C’est-à-dire que moi j’essaye de faire attention, j’essaye de répondre aux gens, d’être poli, parfois on est un peu énervé donc on essaye de se contrôler et puis essayer de jouer un peu avec l’image. C’est-à-dire de publier parfois quelque chose qui surprend, jouer un peu avec les différentes qualités que nous pouvons avoir, dans différentes langues, montrer des choses telles qu’elles n’ont jamais été montrées. Par exemple, un terrain de foot avant l’entrainement, au moment où il est arrosé. Tu vois, je te dis des choses comme ça qui me reviennent, mais montrer un vestiaire c’est très à la mode dans les médias aujourd’hui. Ce qu’on appelle le making off, on aime beaucoup se montrer et se mettre en scène et les réseaux sociaux ont entretenu ça. Il y a un contrôle de l’image, on veut montrer des choses en transparence, on veut montrer et c’est très paradoxal, des choses qui nous conviennent, il y a vraiment une pratique qui s’est mise en place dans ces 10/15 dernières années, qui sont encore en mutation. Les communicants eux, c’est certain, ils sont au point. Les grandes marques savent faire, elles savent jouer avec leur public, elles savent teaser, entretenir la demande, le besoin, l’envie et c’est tout un savoir-faire de professionnel très clairement.
Selon toi, de ce que tu peux voir et de ce que tu peux faire, quelles sont les bonnes pratiques à suivre sur les réseaux sociaux ? Moi je suis toujours un peu choqué de livrer des informations gratuitement parce que je pense qu’une information a une valeur dans la mesure où il faut du temps pour aller la chercher, pour la vérifier pour qu’elle soit fiable. Donc ce qui fait sens pour moi, sur le plan journalistique, c’est de se servir des réseaux sociaux pour appeler les auditeurs, les lecteurs et les téléspectateurs et internautes de venir voir le produit en profondeur, à venir voir une émission de télé, un reportage, venir lire une enquête, venir sur le terrain voir un match. Les réseaux sociaux servent dans ce cas là à teaser. Et là on va suivre dans le domaine de la communication. Il faut que les journalistes communiquent comme un communicant classique pour donner envie à ce qu’on vienne chercher l’information. Mais quand je vois que certaines informations sont balancées sans filtres, je trouve ça un peu hâtif, excessif et surtout avec le risque que l’on n’ait pas pris le temps de vérifier, de mettre en perspective, de comparer avec d’autres infos. C’est ça le danger que je vois d’un point de vue journalistique. Après sur la communication, on en sait un peu plus, on a pris du recul. On sait que si on fait de la notification à destination d’un public et on s’en est aperçu avec une étude à la clé, que si on en faisait trop dans la journée, le public avait un sentiment de rejet parce qu’il en avait trop et se sentait étouffé. A l’inverse, si on ne communiquait pas suffisamment, le public était en manque donc il y a un juste milieu.
